1914 Journal de Claude

Petite introduction

Ce journal a été écrit entre août 1914 et mars 1915 par Claude Saint-Léger, alors âgé de 17 ans, à Lille.

Il ne s’agit pas de souvenirs écrits après coup, mais de notes prises au jour le jour, sans recul, sans savoir ce que la guerre va devenir, ni même ce que sera le lendemain.

Claude est jeune. Il n’est ni soldat, ni responsable politique, ni historien. Il est un adolescent pris dans un événement qui le dépasse. Il observe, il note, il comprend peu à peu. Son journal est celui d’un basculement, vu de l’intérieur.

Août 1914 : une guerre qui arrive plus vite que prévu

Lorsque la guerre éclate début août 1914, Lille est une grande ville industrielle, loin du front tel qu’on l’imagine alors. Mais la réalité est toute autre. L’armée allemande traverse la Belgique et progresse très rapidement vers le nord de la France. En quelques semaines, la guerre est déjà là.

Claude décrit l’arrivée des premiers blessés, les rumeurs, l’inquiétude :

« Cette journée de samedi fut une journée lamentable. Des quantités de gens de notre société quittèrent notre ville. » (22 août 1914)

Très vite, la situation se dégrade. Les autorités hésitent, l’information manque, les habitants ne savent plus à quoi se fier :

« Partout règne l’affolement le plus complet. » (29 août 1914)

Lille déclarée « ville ouverte »

Face à l’avance allemande, Lille est déclarée ville ouverte. Cela signifie que la ville ne sera pas défendue militairement afin d’éviter sa destruction. Ce choix stratégique, décidé par l’état-major français, est vécu sur place comme un abandon.

Claude décrit ce moment avec une précision glaçante :

« Il n’y a plus ni agent, ni octroi, ni douane. Les journaux ne paraissent plus. »

« Le haut commandement militaire est tellement désorganisé que beaucoup de soldats partent sans direction. » (29 août 1914)

L’administration française se retire, les structures disparaissent, la ville est laissée à elle-même. Pour les habitants, le choc est immense.

L’arrivée des Allemands et l’occupation

Peu après, l’armée allemande entre dans Lille. Claude note l’événement presque sobrement, comme si l’irréel devenait soudain concret :

« Le Maire de Lille prévient 50 000 Allemands arriveront demain à Lille » (31 août 1914)

L’occupation commence. Elle n’est pas seulement militaire. Elle envahit la vie quotidienne : logements réquisitionnés, soldats logés chez l’habitant, ordres affichés dans les rues.

Claude observe :

« Les officiers sont très difficiles, il leur faut la meilleure chambre de la maison […] et ils ne se gênent pas pour faire déloger le maître de la maison. »

La ville est coupée du reste de la France. Les nouvelles sont rares, filtrées, souvent contradictoires. Les rumeurs remplacent l’information.

Une ville pressurée

Très vite, les pénuries apparaissent. L’hiver 1914-1915 est particulièrement dur. Le pain, la viande, le charbon manquent. Les Allemands imposent des restrictions strictes :

« On donnera du seigle pour que chaque habitant ait 150 gr de pain par jour, pas plus. » (janvier 1915)

À cela s’ajoutent les amendes collectives, infligées à toute la population :

« Ils demandent encore 1 500 000 francs à la ville de Lille. » (1ᵉʳ janvier 1915)

« Ils cherchent à avoir de l’argent par tous les moyens. » (21 janvier 1915)

Claude ne se contente pas de décrire. Il comprend l’absurdité et l’injustice de la situation :

« Ainsi on punit une ville de 200 000 habitants comme un enfant pas sage ! » (7 mars 1915)

La peur qui se rapproche : les hommes, les jeunes

Au fil des mois, une inquiétude plus personnelle apparaît. Les Allemands s’intéressent de plus en plus aux hommes de 17 à 50 ans. Recensements, convocations, arrestations, travaux forcés deviennent une menace constante.

Claude a 17 ans. Il est exactement dans la tranche d’âge visée. Il écrit cette phrase, d’une banalité apparente mais d’une violence extrême :

« Nous passons notre temps en essayages et en achats pour l’équipement de prisonniers. Nous faisons des concours d'ingéniosité : à celui qui trouvera l'objet le plus utile, le plus commode, le plus petit, le moins lourd. Mère a trouvé un admirable canif qui se démonte en fourchette cuillère et couteau pliant. » (23 janvier 1915)

Rester à Lille devient un risque. Non pas un risque abstrait, mais un danger immédiat : arrestation, déportation, travail forcé pour l’ennemi.

Pourquoi Claude va s’enfuir

Le journal s’interrompt en mars 1915. Ce silence n’est pas un hasard. Quelques mois plus tard, en Août 1915, Claude s’évadera de Lille avec son cousin Max Descamps pour rejoindre l’armée française et s’engager volontairement.

Le journal permet de comprendre pourquoi. La pression constante, l’humiliation, la peur d’être arrêté, mais aussi le refus d’accepter une situation imposée, sans choix possible.

Claude n’écrit jamais : « je vais m’enfuir ». Mais tout, dans ses pages, y conduit.

La femme de Claude écrira, des années plus tard :

Le 2 Août 1914, la guerre fut déclarée à l'Allemagne. Lille fut occupée très rapidement. C'est pourquoi Claude, qui avait 17 ans, décida de s'évader et d'aller s'engager dans la France non occupée. Pour cela, il fallait passer par la Hollande et l'Angleterre.

Claude partit à pied jusqu'à Gand, avec des papiers d'identité au nom de Claude De la VALETTE pour ne pas que sa famille soit inquiétée dans le cas où il serait pris.

A Gand il y avait un passeur qui l'attendait, et qui indiqua le canal de Gand à Terneuzen. Il fallait le franchir à la nage la nuit, mais les sentinelles allemandes tiraient vite. Il arriva à passer et les Hollandais l'aidèrent à gagner l'Angleterre.

Pourquoi lire ce journal aujourd’hui

Ce journal ne raconte pas les grandes batailles. Il raconte ce que la guerre fait à une ville, à une famille, à un jeune homme.

Il est parfois confus, parfois ironique, souvent lucide. Sa force vient de là : Claude écrit sans savoir comment tout cela finira.

Lire ce journal aujourd’hui, c’est accepter de suivre pas à pas un adolescent de 17 ans au moment où l’Histoire s’impose à lui, jusqu’au point où rester devient plus dangereux que partir.

Et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être lu jusqu’au bout.




Le journal de guerre de Claude - 17 ans

Le 22 Mai 1914

(NDLR : Claude à 17 ans)

J’ai décidé hier une fois de plus de tenir une sorte de petit journal de ma vie intime. Il doit être agréable de mettre sur le papier certaines idées qui jusque là n’étaient pas fixées dans notre esprit ou dont notre intelligence n’avait encore commencé que l’ébauche.

Ainsi, je me connaîtrai mieux. Et cette connaissance approfondie de moi-même me viendra certainement en aide dans la lutte que je vais engager plus vive que jamais contre ma mollesse.

Le 24 Mai 1914

(NDLR : Claude à 17 ans)

Après une visite à un monastère de la Trappe. Moi qui me figurais qu’un monastère était quelque chose de vivant, de chaud, de réconfortant, quelle désillusion !

Celui-là appartient à l’ordre de Citeaux. A peine en a t’on franchi la porte qu’on sent un froid glacial vous entrer dans le coeur. Dans les interminables corridors voûtés et dallés, quelle solitude.

Autant je comprends bien les Franciscains et Dominicains qui vivent dans le monde, faisant du bien à leurs frères, les hommes, aussi bien par leurs conseils, par leur aide, que par leurs prières. Antant je comprends peu les ordre de Citeaux, etc.

___. N’est ce pas le devoir des hommes de perpétuer leur race ? Les moines qui s’envelissent là est ce par désir de la solitude en ce cas, ceux ci sont égoïstes. Est ce par amour de Dieu ? En ce cas ne gagnerait il pas plus d’âmes à Dieu en luttant dans le siècle ?

Le 01 Juillet 1914

(NDLR : Claude à 17 ans. Le 2 Août 1914, la guerre est déclarée à l’Allemagne)

Ce soir, j’ai fui les hommes pour aller me cacher au fond des bois. Je voulais être un peu seul avec moi-même après le grand bonheur qui m’était arrivé : j’avais rencontré un vieux camarade, dont je n’avais, jusqu’à ce jour, jamais connu l’âme fine et enthousiaste ; j’avais rencontré un homme qui aimait quelque chose de beau ; un homme au-dessus de ces gens qui m’entourent car son âme est élevée par un amour noble et généreux pour une belle chose : la Bretagne, sa Bretagne. Quel doux murmure ce nom est sur mes lèvres ! Comme il se redresse fièrement, orgueilleusement même quand il en parle. Alors ses yeux brillent de joie. On sent qu’il appartient corps et âme à sa vieille patrie celtique.

A chacun de ses paroles, un dégoût infini de moi-même m’a envahi car je suis un vilain ; et même suis-je un homme car celui qui n’aime point n’est il pas une bête ? Aimer n’est ce point la suprême joie et le suprême malheur ? N’est ce point la vie elle-même ?

L’année dernière mon amour était grand pour nos vieilles cathédrales gothiques et parfois je songeais : « Oh qu’il me serait doux de m’éteindre au dernier rayon du soleil couchant, dans la cathédrale de Chartres ! Comme mon âme s’éschalerait (NDLR : s’exalterait) plus pure et plus belle dans la pénombre, au milieu des grandes voûtes ! Comme elle s’élèverait mieux vers les cieux dans cette atmosphère de beauté sereine. »

Hélas depuis cette époque la vilenie a repris possession de mon âme. Et moi qui avait goûté à la beauté je l’ai délaissé.

Mais maintenant je veux qu’un amour immense jaillisse de moi à l’évocation de toute belle chose. Désormais mon cœur débordera à la vue de toutes nos cathédrales ; la musique me donnera de délicieux vertiges ; et surtout j’aurais un culte pour la nature et pour toi ma forêt.

Oh que tu es divines ce soir. Un calme infini descends de chacune de tes branches ; tes acacias m’enivre d’arômes enchantés.

Arrière les petitesses et les bassesses de la vie, votre temps est passé puisque maintenant je recommence à aimer.

Claude a noté avoir lu les livres suivants. Il a ajouté ses commentaires :


07/09/1916
« J’accuse » (un peu dur) (NDLR : lettre ouverte très célèbre écrite par Émile Zola, publiée en 1898)

10/09/1915
« La Patrie en danger » de Gustave Hervé (NDLR : un recueil militante/éditorial avec des articles, publié au début de la Première Guerre mondiale)
Très curieux, fait souvenir de tout ce que l’on a tour à tour critiqué et discuté au début de la guerre

28/09/1915
« Histoire d’un officier de légère » PB
(NDLR : sans doute, un récit de guerre / témoignage : l’auteur raconte les “petits faits” de sa vie de lieutenant de cavalerie légère (chasseurs à cheval) pendant les premiers mois de la Première Guerre mondiale.)

01/10/1915
« Livre jaune »
(NDLR : Le Livre jaune est un recueil officiel de documents diplomatiques français publié en 1914 pour justifier l’entrée en guerre, largement utilisé comme outil de propagande.)

10/10/1915
« Carnet de route d’un officier d’Alpins »
(NDLR : sans doute, un récit de guerre manuscrit)
« Cependant les hommes ont fait silence. Ils sentent malgré tout que l’heure est peut être grave pour eux. Je les regarde bien tous mes chasseurs ! J’affirme qu’aucun ne manifeste en sentiment de peur. Ils vont tous sans frayeur à ce permier combat. Mais plus tard, je ne dirai pas autant des même. Ces dans mes engagement ultérieurs, il en est peu qui n’aient eu à dompter en leur âme la peur de la souffrance et de la mort. Ils n’en ont que plus de mérite pour cela … Et je me dis comment se fait-il que, dans les guerres d’autrefois, l’habitude du combat vous apprenait le mépris du danger et qu’aujourd’hui, c’est tout le contraire !
Le soir d’une échauffourée qui avait coûté la vie à un de nos amis, nous sentîmes vraiment combien durant cette guerre il fallait se soumettre à la fatalité ; combien les anciens avaient raison d’en imprégner toute leur philisophie. Quand l’humanité traverse des heures tragiques comme celles que nous vivons, où tout effort individuel est secondaire, cette Souveraine règne en maîtresse. Soyez convaincu de son autorité et vous vaincrez en vous le sentiment de la peur car vous aurez acquis le mépris de la mort » (page 47)
Cette guerre ne nous rend-elle pas tous fatalistes ?

01/01/1916
« Dixmude » de Charles Le Goffic
(NDLR : Un récit documentaire, qui a eu un immense succès public, consacré aux fusiliers marins de Dixmude (brigade Ronarc’h), qui ont résisté à l’offensive allemande en octobre-novembre 1914 en Belgique.)

06/05/1916
« Le sens de la mort » Paul Bourget
(NDLR : Roman publié pendant la Première Guerre mondiale, qui traite de réflexions sur la mort et le sens de la vie à travers plusieurs personnages.)

07/05/1916
« Adjudant Benort » Marcel Prévost
(NDLR : Roman militaire et patriotique, écrit pendant la Première Guerre mondiale. Il raconte la vie et le courage d’un adjudant, souvent en première ligne, illustrant les valeurs de discipline, dévouement et héroïsme.)

08/05/1916
« Good oold Tuna » Mrs Belloc Lowndes
(NDLR : roman léger / récit humoristique centré sur la vie dans une petite ville anglaise)
Etude curieuse sur l’évolution des mœurs anglais pendant la guerre. Cette guerre qui est d’abord pour eux une chose sans importance et qui peu à peu entre dans leur vie à un point extraordinaire.

09/05/1916
« La veille des etermes » Marcel Sinagre
Très moyen

Samedi 22 Août 1914

Nous avons vu arriver à la gare à 2 h et demi 60 soldats belges. Ils venaient de Tournai où on avait peur d’être investi. Ils avaient été blessés dans les premiers combats livrés en Belgique et étaient toujours convalescents. Beaucoup étaient blessés aux pieds et aux jambes. Ils avaient pris part aux combats de Liège, d’Hallen, de Dinant, de Tirlemont. Ils nous racontent des épisodes : à Liège, 2 régiments belges tirèrent l’un sur l’autre. Pour boucher le tunnel ils firent foncer 15 locomotives l’une sur l’autre à l’intérieur. Un jour les Allemands mirent devant eux pour qu’on ne tira pas sur eux un groupe de paysans belges. Les soldats belges arrivèrent à les tourner et en massacrèrent un grand nombre. À la fin d’une bataille, un officier allemand blessé tirait sur les infirmiers quand il fut aperçu, il se fit sauter la cervelle. Ces Belges étaient tous de très braves gens et ne demandaient qu’à se battre. Ils nous quittèrent à 7 h.

Cette journée de samedi fut une journée lamentable. Des quantités de gens de notre société quittèrent notre ville : 45 enfants en bas âge et petits enfants de Monsieur Agache, André Huet rejoignit sa famille à Boulogne, les Crépy (filles) partirent pour Granville, beaucoup de dames de la Croix-Rouge.

Dimanche 23 Août 1914

On apprend sans cesse que des patrouilles de Uhlans rôdent autour de Lille (NDLR : Les uhlans désigne des unités de cavalerie légère). Il y a une patrouille de 150 Uhlans près de Roubaix. Les douaniers en tuent un grand nombre. On en a fait beaucoup prisonniers à Cisoing, à Watreloo et encore plus près. Voici l’histoire d’un de ses Uhlans : il traverse la Hollande pour entrer en Belgique. Il se perd en entrant en Belgique, avec ses quinze hommes, il voudrait se rendre mais sitôt qu’un Allemand est vu à 3 ou 400 m, il n’a pas le temps de crier : "captif" on lui tire dessus. Ainsi essayant de se rendre, il traverse toute la Belgique en 48 h sans trouver un soldat à qui se rendre et c’est un douanier français qui l’a arrêté. Hier déjà les gens préparaient leur caves en vue de bombardement. On commence à envoyer son argent.

Beaucoup de gens quittent Lille.

Samedi 29 Août 1914

Je n’ai point écrit pendant les jours de tristesse et de débâcle, le souvenir en sera hélas toujours trop présent à ma mémoire. Autour de moi bien des gens désespèrent maintenant de la France. Ils ne voient plus que la formidable organisation de l’Allemagne. Ils oublient leur admiration devant notre mobilisation.

Voici en gros les événements de ces derniers jours : on apprend que des Uhlans se promènent autour de Lille. Lundi à 5 heures parait une proclamation du maire laissant entendre que par un ordre venu de Paris, Lille étant ville libre ne se défendra pas, qu’il faut s’attendre d’un moment à l’autre à voir les Allemands entrer dans Lille, que l’armée quitte Lille ce soir. Partout règne l’affolement le plus complet. Le préfet quitte en train spécial. Nous mettons dans son train les soldats de l’infanterie de la gare. Les P.T.T. quittent Lille en train ainsi que les employés de la gare et beaucoup de soldats. Mais la plupart des soldats qui pendant toute la nuit partent, laissent à Lille leurs armes leurs capotes, 500 chevaux, tous les canons qu’on avait installés devant Lille, de la poudre, des cartouches, des provisions, des boulets de canon etc.

Le haut commandement militaire est tellement désorganisé que beaucoup de soldats partent sans direction. Les généraux Percin et Hermant sont partis et il n’y a plus là que le général Tournier qui affolé ne donne plus aucun ordre. Le lendemain Mardi il n’y a presque plus de soldats à Lille. Les canonniers sédentaires ont été renvoyés, il n’y a plus ni agent ni octroi ni douane. Les journaux ne paraissent plus. On voit passer le matin encore quelques soldats.

À la Madeleine les casernes de Lille sont mises au pillage par la populace. On voit partir de la citadelle des gens avec des approvisionnements de toute sorte. Autre part, on prend des fusils des cartouches et des baïonnettes. Le soir avant on avait entendu la canonnade du côté de Cisoing. Le docteur y était allé chercher des blessés. Toute cette journée de Mardi est terriblement angoissante, pas de nouvelles, et nous savons qu’on se bat toujours du même côté. On voit des Uhlans un peu partout.

À 4 h de l’après-midi nous partons chercher des blessés à Cisoing en auto (Mercredi). Nous ramenons une trentaine de blessés d’un régiment vendéen.

Jeudi, on nous envoie un officier pour essayer de réorganiser les services. Les P.T.T. reviennent en partie. Les journaux recommencent à paraître à 2 h de l’après-midi. Papa va à Arras avec Gellée. On apprend que les Allemands avancent sur Paris avec une rapidité fantastique, que le quartier général quitte Arras pour Amiens, que les Uhlans se promènent dans Roubaix. Il y a 3000 personnes sur le boulevard de Roubaix pour les voir.

Vendredi, il y a une distribution de lettres. On continue à ne pas avoir de journaux du dehors, la gare est complètement fermée.

Pendant ces deux jours, le préfet revient et repart sans cesse attirant et réconforte la population. Beaucoup de gens ont quitté Lille. On dit parait-il que Lille est à feu et à sang or nous n’avons pas encore vu le bout d’un casque allemand.

Ce matin papa part avec Gellée pour Paris.

Une auto de la Croix Rouges a écrasé une femme

Dimanche 30 Août 1914

A une heure un grand convoi d’auto part pour aller chercher des blessés aussi loin que possible dans la direction d’Arras. Papa revient de voyage, il ramène Dubois qui a une Odyssée des plus fantastiques. Tout le monde va bien à Saint-Germain et il ne se doutait pas du tout de la situation. L’impression de papa sur la réserve est toujours aussi épouvantable. Papa a vu Jérôme qui va bien.

Lundi 31 Août 1914

Aujourd’hui a eu lieu l'enterrement de mon oncle Ternynck. Cet après-midi j’ai rencontré place de la République, une auto dans laquelle était un officier allemand. C’était une auto fermée sur chaque marche-pied il y avait un agent et sur le siège un soldat allemand. J’ai su plus tard, qu’ils étaient venus demander qu’on évacue des hôpitaux d’Arras les blessés français qui s’y trouvent car ils veulent y mettre leurs blessés. Il demande aussi au maire de Lille s’il y avait du fourrage pour les chevaux à Lille. Il prévint que le lendemain il arriverait à Lille 50 000 Allemands. Il fut parti il est très poli. Il est très jeune. Aussi toute la ville de Lille est ce soir en grand émois.

Ce soir sont arrivés une trentaine de soldats français convalescents qui venaient passer quelques semaines dans leur famille. Nous avons renvoyé tous ceux qui n’habitaient pas tout près de Lille, par le dernier train qui quittait Lille car demain il n’y en aura plus. Il y a pendant toute cette nuit des voitures qui font le trajet entre Lille et Arras pour ramener des blessés.

Mardi 1 Septembre 1914

Mon oncle Motte part en bicyclettes, se figurant qu'il a les prussiens derrière le dos, il emporte les lettres de bonne maman et de tante marthe gémissant sur la prise de Lille. Mère et ma tante Adeline partent pour Bapaume à 6h du matin. Charles qui est rentré à 4h du matin d'Arras repart. Pendant toute la matinée on attends les Allemands qui avaient dit qu'ils arriveraient à 11h. On commence à reprendre espoir. On se demande si ce n'était pas un blagueur qui est venu à Lille. L'après midi on ne voit plus d'allemand que dans la matinée cependant survole Lille très haut : un aéroplane qu'on dit allemand. Un nouveau groupe d'automobile quitte Lille à 1 h avec Madame Leblanc. Le soir l’auto de la maison revient à Lille sans mère. Nous voyons ma tante Adeline qui nous dit qu’elles ont trouvé à Bapaume comme on le leur avait dit, des soldats très mal soignés ou pas du tout. Elles ont fait beaucoup de pansements mais on leur a défendu de prendre avec elles ces blessés. Elle revenait avec mère quand elles ont rencontré Mme Leblanc, mère est repartie avec elle et plusieurs autos pour Bapaume. Les Allemands laissent très aimablement passer la Croix-Rouge.

Vendredi 18 Décembre 1914

Mercredi soir j'obtins avec beaucoup de mal à la Kommandantur un laissez-passer pour Courtrai. Je partis le Jeudi avec un marchand de beurre dans une petite charrette pour Welghem. Sur la route nous vîmes quelques aéoplanes anglais ou français sur lesquels on tirait. Dans une auberge on nous expliqua qu'il venait sans cesse des aéros qui essayaient de détruire les 4 ponts que les Allemands construisent sur la Lys entre Menin et Werwick.

A Welghem nous vîmes passer des prisonniers anglais et français. Là on entendis très fort le 75.

De là je partis à pied pour Courtrai. On me demanda mon passeport une fois. Je déjeunais à Courtrai chez un marchand de lin.

Il me montra un hangar ou étaient enfermés 5 000 pigeons qu'on avait mis là au lieu de les tuer. En revenant j'appris que les Allemands voulaient tout de même les tuer.

Moitié en tram, moitié à pied je partis alors pour Wareghem ou j'arrivais sans ennuis sauf quelques petites émotions aux endroits gardés. Je couchais à Wareghem. On me raconte que le maire d'Ypres avait été fusillé par les Français pour trahison. Il y eu parait-il le 24 Août une panique formidable en Belgique. Beaucoup d'hommes s'enfuyaient. Un homme se couvrit de poudre et fit le mort, sa femme ayant pour ordre de pleurer ; d'autres se cachèrent dans une rivière la tête seule sortant de l'eau au milieu des roseaux ; certains restèrent 5 jours sur leur toit.

Mon retour à Lille le lendemain s'effectua très bien, surtout en vicinal.

On fait des espaces de tranchées à la porte des Postes dans l'intérieur des remparts. Depuis Lundi on a recommencé à se battre d'une façon extraordinaire autour de Lille. Les Allemands se préparent partout une ligne de retraite : à Wambrechies au Vergaland et à Verlinghem. On installe des canons chez bonne-maman. Pour la première fois ce sont les Français qui attaquent. Jeudi soir les Allemands ont tout d'un coup fait sonner les cloches sous prétextes d'une grande victoire russe.

On a installé un phare irrégulier sur la terrasse du Sacré-Cœur.

Lundi 21 Décembre 1914

Je suis allé hier à Wambrechies chez ma tante Pauline ; on a fait dans son jardin à 20 mètres de sa maison 4 tranchées pour canon reliés par des petites tranchées pour artilleurs entre elles. 200 mètres plus loin près d'un fossé bordé de bouleaux sont les tranchées pour l'infanterie. Il tombe déjà des obus à cette rangée de bouleaux. Les trains dans cette direction sont si plein de soldats que j'ai du revenir sur la barre de fer derrière le tram ; comme pendant la mobilisation.

Mon oncle Motte avait passé le conseil de révision avec tous les prisonniers faits à la dernière évacuation. Les Allemands l'avaient libéré. En revenant de Douai à Lille on l'arrêta à Pont-à-Marcq car ses papiers n'étaient pas tout à fait en règle. Il retourna à Douai ou on l'embarqua pour l'Allemagne.

Nous avons appris des nouvelles de mon oncle Émile par un officier allemand qui venait de Chauny ou "tout se passe bien" ; il ne sait pas encore la naissance du bébé de Germaine qui est né le 2 Septembre.

On voit se promener dans Lille en ce moment des quantités de sapins sur toutes les voitures allemandes. Les Allemands ont demandé qu'on remette en état le théâtre pour le 29 Décembre.

Le chef de la police allemande lilloise visitait l'autre jour la maison de Mr Nicodème sous prétexte de chercher des armes, lorsqu'il tomba en arrêt devant une immense horloge en bois qui sonne toutes les 5 minutes. Comme la maison était inhabitée, il alla dans la maison à côté et voulut donner 50 fr à la bonne qui les rendrait au patron à son retour. Celle-ci refusa ; alors il lui dit d'estimer elle même le prix et qu'il reviendrait le lendemain. Nous avons de la chance d'avoir un chef de police comme celui-là.

27 Décembre 1914

Une dame a rencontré l'autre jour le mobilier de sa maison de campagne dans des charriots, elle l'a suivi jusqu'à la gare.

Les soldats allemands à Pérenchies & à Lompret ne vont parait-il plus dans les tranchées tellement il y a d'eau ; il sont d'ailleurs dit-on prêts à partir.

Les Anglais ont dit qu'on fêtait Noël mercredi.

Il y avait chez Madame Clés à Wambrechies, un Watteau. Les Allemands voulaient s'en emparer. Au lieu de détacher la boiserie il découpèrent le tableau le long du bois !

Il y a eu, il y a quelques jours, une dispute entre les officiers allemands : ceux qui vont au feu et ceux qui restent à Lille, la dispute commença à aller tellement mal qu'on dut appeler le général à Belle-vue qui les sépara.

Mercredi 30 Décembre 1914

On a affiché hier dans plusieurs villages des environs de Lille que les hommes de 17 à 50 ans devait donner leur nom etc. Les otages seront supprimés le 31 Décembre, comme dans toute les villes.

Hier matin à 6 heures il y a eu un coup de tonnerre effrayant et unique, il est tombé sur l'esplanade, réveillant toute la ville qui crut que les Allemands faisaient sauter la citadelle. D'ailleurs pendant toute la nuit il avait fait une tempête formidable, qui déracina un grand nombre d'arbres.

Depuis 4 jours il n'arrive plus de journaux allemands à Lille.

On recommence à canonner doucement autour de Lille.

Il est venu à Lille un Allemand qui va se charger de faire nourrir la ville de Lille par la Belgique et la Hollande.

Il est passé hier matin 60 camions plein d'hommes Rue royale vers la porte Saint André.

Les Allemands continuent à installer des magasins à Lille, il y a même des boutiques ou ils voulaient faire déloger des Français pour se mettre à leur place. Il y a un tailleur militaire ; et de multiples boutiques de cigares et de saucisses.

On raconte qu'un belge était dans un tramways avec un officier allemand ; ce dernier lui expliquait qu'il était allemand. "Donc je suis allemand, répondit le belge, vous l'êtes aussi par conséquent nous sommes compatriotes et nous pouvons causer en amis et nous dirent ce que nous pensons. Eh bien ! mon cher je crois que nous venons d'attraper une terrible pile sur l'Yser." !!!

Le 1 Janvier 1915

Hier soir nous dînions et nous couchions chez les Leblanc ; à 11 heures nous entendons tout d'un coup des coups de fusil dans la rue. Nous allons sur la terrasse, et là nous entendons la fusillade tout autour de nous ; nous nous demandons si cela n'est pas une patrouille anglaise qui est parvenue jusqu'en ville ; dans le lointain il y avait une cloche qui n'arrêtait pas de sonner et nous croyons que cétait le signal d'une attaque ; des coups continuaient à partir dans tous les sens ; nous en entendions même siffler tout près de nous. Tout d'un coup nous perçûmes un son de voix puis des chansons. Beaucoup de cloches commencèrent à sonner aux environs de Lille. Nous nous rappelons alors, que cela a commencé à 11 heures c.a.d. minuit pour les Allemands ; ils voulaient donc sans doute fêter la nouvelle année. Les coups durèrent environ une demi-heure. D'ailleurs sur la ligne, on se battait aussi, car nous entendions aussi le canon. Le lendemain, on nous raconta, que les Allemands avaient tiré des fenêtres et des jardins des maisons dans lesquels ils étaient, aussi que dans la rue. Chez mon oncle Gabriel ils firent des chœurs dans le vestibule devant sa chambre ; etc. etc.

Ils demandent encore 1 500 000 fr à la ville de Lille pour le... et "l'armement de la place".

Le 2 Janvier 1915

Il est venu hier un Monsieur de Comines. Il dit qu'il continue à arriver en moyenne à Comines 1 000 blessés par jour. Les Allemands essaient en vain de prendre le mont Kemmel ou les Anglais sont installés d'une façon formidable. Ils montent sans cesse à l'assaut et les boulets anglais fauchent des régiments entiers. Au pied du mont on est quelque fois 12 jours sans pouvoir ramasser les blessés ; quand au mort on arrive pas à les ramasser si bien qu'il y a là une véritable charnier. Une odeur de putréfaction arrive parfois jusqu à Comines ; c'est en marchant sur les morts que les Allemands sont forcés de monter à l'assaut. Il est encore arrivé 40 000 soldats, il y a quelques jours ; ils sont tout jeunes et on leur apprend à manier le fusil ; ils étaient débarqués depuis quelques minutes quand les obus commencèrent à tomber sur la gare de Comines. Il y a à Comines 10 hôpitaux et on évacue sans arrêter des blessés. Les officiers qui sont chez ce Monsieur lui ont seulement laissé sa chambre ou il dort, mange et vit. L'empereur est venu hier Mercredi dernier chez lui ; on lui a donné un papier qui dit que l'empereur a passé 32 minutes chez lui et que sa maison sera respecté par les armées allemandes.

La ville d'Hirson a eu une amende de 1 500 000 fr. pour avoir nourri des soldats français réfugiés dans un bois.

Le 4 Janvier 1915

Toutes les Allemandes doivent avoir quitter Lille le 5 Janvier.

Il est arrivé hier en gare dans la banlieue un train criblé de balles.

Le sort des Anglais est, parait-il, bien meilleur depuis quelques temps. Serait-ce parce que des ambassadeurs américains visitent en ce moment le Nord de la France et la Belgique, pour se rendre compte de la situation des populations ? des blessés ? et des prisonniers ?

Les Allemands ont trouvé une nouvelle façon de se dire bonjour qui est charmante : l'un dit "que Dieu punisse les Anglais" et l'autre répond "qu'il les punisse".

Nous devons, parait-il nous attendre à de nouveaux coups de feu : ou pour la fête des rois ou pour la fête de l'empereur. On dit qu'il y eut un Allemand de tué pendant les réjouissances du 31 Décembre.

On réinstalle 2 canons chez ma tante Pauline.

Les Allemands ont voulu forcer l'imprimerie Danel à faire des billets de banque pour le Syndicat des communes ; heureusement il n'avait plus de presse.

Du coté de Lompret il y a tellement d'eau dans les tranchées allemandes qu'elles s'effondrent. D'ailleurs à Verlinghem une partie des hommes a dit qu'elle ne marcherait que si les officiers venaient aussi.


Jeudi 2 Janvier 1915

Il ne s'est rien passé d’intéressant ces derniers jours sinon que les Allemands sont d'une humeur terrible. On entend que peu le canon.

Mon oncle Gabriel a eu une amende de 2000 francs payables en argent français ; il a de nouveaux officiers chez lui et l'autre jour il mettait un vieux manteau devant un officier allemand et il lui dit en termes un peu plus nature : voila ce que m'ont laissé vos prédécesseurs. Le lendemain il est appelé à la Kommandantur ou on lui offre à choisir entre la prison ou 2000 fr d'amende. D'ailleurs les officiers qui sont chez lui sont terribles : il y a même un tonneau de bière dans son salon.

Avant hier les Allemands ont averti la ville que dorénavant on ne donnerait plus de seigle que pour que chaque habitant ait pour un jour 150 gr de pain et qu'on ouvrirait l’abattoir que de façon que nous n'ayons de la viande que 2 fois par semaine, car nous ne savions pas ce que c'était que la guerre.

Les communes autour de Lille qui n'ont pas payé leur contribution de guerre n'auront désormais ni blé ni charbon. Le sac de blé, quand on en trouve, vaut d'ailleurs plus de 100 fr. Il n'y a plus maintenant à Lille possibilité de trouver de l'argent français ou allemand, il n'y a plus que des bons de Lille et pour changer de l'argent de Lille contre de l'argent français ou allemand on paît jusqu'à 8 fr pour 100 fr. Toute la petite monnaie part pour la Belgique qui nous apporte de la mangeaille et qui n'accepte que de l'argent français ou allemand car l'argent lillois n'a pas cours en Belgique. On vient d’émettre des billets de 50 centimes.

Lundi dernier on a fait l'appel dans les communes avoisinantes de Lille des gens de 17 à 21 ans ; il y en eu pas mal en retard ; les Allemands les enfermèrent 24 h dans la citadelle sans rien à boire ou à manger ni même une paillasse ou une chaise. Belle-Vue a été fermé pendant 3 jours à cause d'officiers ivres qui étaient restés après minuit.

Dimanche le 17 Janvier 1915

Vendredi il nous arrive un officier le matin avec son ordonnance et son cheval. Mais comme il voulait avoir en plus de sa chambre : un endroit pour mettre son vin et un endroit pour se déchausser, on lui conseille d'aller dans une maison où il y a de la place. C'est un officier de la Land-Sturm qui est caserné caserne Négrier, aussi désire-t-il rester dans le quartier. Hier donc il inspecte les maisons du quartier ; son choix tombe sur la maison de M. Emile Delsalle où il ira loger sans doute aujourd'hui.

A Roubaix on a parait-il commencer à piller deux maisons inscrites sur la fameuse liste. Il parait d'ailleurs que dans presque toutes les villes françaises occupées on a pillé en grand nombre les maisons sans propriétaires.

Pendant le siège de Maubeuge, il parait que Jules Ternynck fut enseveli par un de ces gros boulets et qu'il n'avait que la tête qui sortait.

A Roubaix ils ont du se passer de pain pendant deux jours, un groupe de femmes étant venu réclamer à la mairie on l'envoya à la Kommandantur où elles firent un chahut du diable ; et les Allemands promirent de donner du pain le soir même.

Hier deux autos allemandes se sont rencontrées à l'angle de la rue Royale et de la rue de Voltaire. Le choc en retour a fait écraser un homme qui était sur le trottoir près de la boulangerie ; une femme a eu un œil très abîmé. L'homme est mort deux heures après. Les Allemands n'ont naturellement rien eu.

Hier matin on a empêché tout le monde de sortir de la ville, sauf par la porte du grand boulevard. On a même barricadé la porte d'Arras.

Sur la demande de la mairie on a bien voulu remettre ces nouveaux désagrément à Jeudi. Ainsi, nous avons encore le droit jusqu'à Jeudi grâce à la bonté du commandant de la place : de mourir car après, nous ne pourrons aller au cimetière du Sud ; dépêchons nous aussi d'aller faire une dernière fois le tour du bois, car après Jeudi impossible d'aller respirer l'air frais ; etc.

Le soir, on a dit que la fameuse affiche : "les hommes de 17 à 50 ans doivent aller s'inscrire" allait paraître le lendemain, en attendant elle n'est pas encore parue.

Jeudi 21 Janvier 1914

Les Allemands avaient donné à Courrières une amende de 10 000 000. Naturellement Courrières ne pouvait pas payer cela. Malgré leur promesse de ne pas toucher aux banques privées ils sont venus aujourd'hui prendre dans les banques où Courrières avait un compte de l'argent ; ils ont pris au Crédit Lyonnais 50.000 fr sur les 80.000 qu'a la banque en ce moment ; ils sont aussi allés chez Verley-Deccroi.

Ils cherchent à avoir de l'argent par tous les moyens. Ils prennent beaucoup de chose avec des bons et ils le revendent soit en Allemagne (les marchandises : lin, laine, coton, etc., des meubles, des coffres-forts, etc.) ; soit à ceux auxquels ils les ont pris (la nourriture, blé, etc.)

A Wattignies, comme la commune ne pouvait pas payer ils prirent chez les particuliers une partie de leur argent, avec des bons

A Frelinghien, une paysanne avait caché une partie de son argent dans la terre. Elle demanda comme on faisait des tranchées dans son jardin à aller le chercher, on lui donna un soldat pour l'accompagner, quand elle revint avec son argent, le capitaine lui donna un bon pour ses 1000 fr

Aujourd'hui les Allemands ont réquisitionné un bateau de pomme de terre qui arrivait pour la ville de Lille.

Samedi 23 Janvier 1915

L'officier nous a quitté définitivement Mardi dernier, pour aller chez M. Emile Delsalle, où il s'est fait préparer plusieurs chambres.

Avant de partir il avait manifesté le désir de s'installer dans ma chambre. Dimanche dernier tout le monde a été très étonné de voir toutes les portes de Lille fermées ; ou plutôt il y avait des sentinelles à toutes les portes qui vous empêchaient de passer : entrer ou sortir ; or, comme jusqu'à 10 h environ on avait pu passer il y avait beaucoup de gens des faubourgs qui ne purent rentrer chez eux ; ce fut surtout terrible pour tous les pauvres petits enfants des faubourgs qui ne savaient plus ou aller. Les Allemands sur la demande de la mairie laissèrent passer tout le monde jusqu'à ce qu'on ait mis une affiche prévenant la population, c.a.d. jusqu'au Vendredi soir et désormais nous pouvons plus sortir de Lille sans laissez passer sauf par les portes de Gand, de Roubaix et le grand boulevard ; le bois de la Deûle nous est interdit ainsi que tout le côté Ouest et le côté Sud de Lille ; nous avons le droit d'aller sans laissez-passer dans un cercle formé par : Lille, Anappes, Lannoy, Roubaix, Tourcoing, La Madeleine, mais pas à Bondues ni à Saint-André, sinon de la prison.

Hier a paru une affiche disant que les hommes de 17 à 50 ans, devaient se présenter à la Bourse : ceux de 17 ans le 27 etc. Ce n'est disent ils que pour avoir un aperçu sur la population.

Jeudi le 23 Janvier 1915

Nous passons notre temps en essayages et en achats pour l’équipement de prisonniers. Nous faisons des concours d'ingéniosité : à celui qui trouvera l'objet le plus utile, le plus commode, le plus petit, le moins lourd. Mère a trouvé un admirable canif qui se démonte en fourchette cuillère et couteau pliant, grandeur naturelle. Madame Leblanc : la gourde rêvée, le passe-montagne et l'assiette d'aluminium ; Pat et moi : au fond d'un tiroir des berrets basques ; j'ai oublié de dire que Madame Leblanc fait faire le parfait nécessaire de couture avec des boutons de rechange tenant peu de place et contenant beaucoup de choses ; il ne nous manque plus que de savoir coudre. Pour ma part, j'ai trouvé une merveilleuse lampe à alcool remplissant toutes les conditions voulues et il ne manque que l'alcool ; comme mon ou plutôt mes sacs seront sans doute remplis ainsi, Pat se chargera de l'alcool ; et nous tacherons de rester si possible ensemble. Il faudra aussi que nous tachions d'être munis de nos sacs le jour ou on ramassera. Il s'est présenté environ 400 jeunes gens de 17 ans hier et comme il y en avait encore on a recommencé ce matin.

Mardi le 26 Janvier 1915

Journées d'émotion ! La Croix-Rouge se présentera-t-elle en bloc ou non ! Des discussions interminables on ce que va faire celui-ci, ce que va faire celui-là ! Quel âge a cet autre ! Des recommandations pour si on est emmené prisonnier ! Des prisonniers de tel camp ont écrit qu'ils faisaient de la gymnastique ; d'autres de la peinture !! Il faudra vous occuper ! Faut-il prendre beaucoup d'argent ! surtout couvrez-vous bien ! Qu'allez vous emporter ? Il ne faut pas oublier de prendre à manger pour le voyage car on ne vous nourrit pas en route ! Si il faut se présenter tous les jours, irez vous tous les jours avec le fourniment, car on peut faire comme les Allemands ont fait à Marquillies : un jour l'officier est, parait-il, venu voir l'appel ; il a dit aux paysans qu'ils ne devraient pas venir en sabot, et qu'ils devraient dans une tenue convenable ; le lendemain ils viennent tous dans leurs habits du Dimanche ; quand ils sont tous réunis (tous les hommes en dessous de 35 ans) l'officier dit : "Par file à droite" et il les emmène.

Nous avons été voir hier comment était l'équipement de mon oncle Jean ; c'est un homme très précautionneux qui a tout son sac prêt depuis longtemps déjà. Nous nous faisons faire un sac à dos ; des chemises un peu comme les chemises de soldats ; enfin on discute sur ce qu'il prendra ; on croirait presque nous voir préparer une excursion en montagne.

La maison des Constant Schoutetten qui quoique vide n'avait pas encore eu des officiers à loger va devenir un casino ; ainsi toutes les maisons vides se pillent peu à peu.

On a enlevé le coton de papa sans arrêter depuis 5 jours. D'ailleurs on enlève beaucoup les marchandises en ce moment.

Le Samedi 30 Janvier 1915

La Madeleine n'a presque plus de farine. Il y a quelques jours les Allemands ont écrit une lettre au maire de La Madeleine lui demandant de réunir tous les jeunes gens de 17 à 21 ans tous les Lundi à 11 h ; une patrouille allemande viendra contrôler leur présence ; et il sera responsable de tous les manquants. Cela sent très mauvais.

Ils priaient aussi dans cette lettre qu'on achevât de payer la contribution de guerre (La Madeleine, commune très pauvre, a une contribution de plus de 500.000 fr dont elle n'a encore payé que 60.000 fr) sinon disait la lettre : on prendra l'argent des gens de La Madeleine qui ont des comptes courants dans les banques ; et on trouvera l'argent dans les maisons particulières, etc. (D'ailleurs je vais avoir le texte de cette lettre)

Pérenchies, Saint-André et Lambersart sont entièrement pillés et ils ont une nouvelle contribution de guerre pour la nouvelle année.

Le pain est de plus en plus mauvais. Il paraît que si les Etats-Unis ne nous envoie pas de farine dans un mois nous n'aurons plus de pain.

Nous devons maintenant rentrer à 8 h du soir chez nous au lieu de 9 h comme c'était avant. C'est paraît-il une petite agacerie pour que nous nous mettions à l'heure allemande.

La ville de Lille organise en ce moment des secours très intéressants que l'on donnera aux chômeurs : par jour, un fr, au soutien de famille 50 centimes pour ceux qui ont au dessus de 16 ans, et 25 centimes pour les plus petits. On va essayer d'organiser la même chose à La Madeleine.

Lundi le 22 Février 1915

Le préfet a été emprisonné dans la citadelle Mercredi dernier, sous prétexte qu'il avait aidé les communes à ne pas payer, en ne permettant pas la formation d'un syndicat des communes. Monsieur Boromée secrétaire général a été emprisonné avec lui. Il y a un autre Monsieur qui a eu de la prison civile pour avoir donné une lettre à une personne pour qui il l'avait reçu. On a jeté 3 jours en suivant des bombes sur Lille d'aéros anglais au début de la semaine dernière. Le roi de Wurtemberg est, dit-on, arrivé hier à Lille. Il y a un ballon captif attaché au dessus du champ de Mars et qui a absolument la forme d'un dirigeable.

Jeudi 25 Février I915

Les Allemands perquisitionnaient à la préfecture, ils y ont trouvé dans le casier d'un des employés un journal.

Depuis environ I5 jours circulaient à Lille le bruit qu'il allait paraître une affiche disant : "Tous les hommes de I7 à 35 ans sont priés d'aller se présenter à la citadelle à telle date avec 4 jours de vivre (juste le temps d'un petit voyage en Allemagne)". Beaucoup de gens assuraient avoir vu l'affiche qui allait être collée. Comme les jours se passent et que cette affiche ne paraît pas elle paraît devoir se ranger sur la formidable liste des bateaux qui parcourent Lille chaque jour ; en tout cas celui-la aura bien pris. J'ai définitivement préparé mon balluchon ; et j'ai même acheté quelques boites de conserve. En cela je suis d'ailleurs retardataire car depuis longtemps Patrick a goûté toutes les boites de conserve pour savoir lesquelles il emporterait.

Le nombre d'affiche qu'on placardait avant sur les murs de la ville sous le nom pompeux de "nouvelles de la guerre" a fort diminué. Peut-être les Allemands ne goûtaient ils pas les plaisanteries dont était le sujet ces affiches ! Les quolibets pleuvaient en effet autour et certaines femmes du peuple disaient : "Non, mais !!! Ils nous prenn't tout de même pour plus bête qu'on est." La dernière affiche était pour condamner quelques malheureux qui avaient osé garder des pigeons les ailes coupées. La plus grande peine donnée par le "justicier" était de 6 semaines de prison. Le justicier est le nom que prends von Heinrich dans cette affiche. Drôle de justicier car les "coupables" apprirent leur punition par l'affiche, punission qui fut commuée en une amende de 500 fr.

Mardi le 2 Mars 1915.

Samedi la baudruche qui se prélassait au dessus du champ de Mars, s'est envolée ; la ficelle s'étant cassée, au milieu des rires des paisibles bourgeois et des Allemands abassourdis. On prétends que ce jour là les Allemands ont abattus un de leurs aéroplanes.

Dimanche un aéroplane allemand a capoté et est tombé près d'Anappes.

Mère avait fait des démarches pour qu'on laissât partir en Hollande 2 jeunes femmes ; l'officier allemand ne pouvant le lui accorder lui dit qu'il pouvait peut-être lui accorder quelque chose ; et il lui prêta hier une auto pour aller à Chauny. Mère y alla donc avec Germaine. La campagne lui parut déserte ; à partir de 5 km de Lille jusqu'à Chauny. Dans un village entre Lille et Douai il y a une rue sur laquelle on a écrit Hindenbourger Strasse. Il y a paraît-il beaucoup de maisons brûlées. On ne rencontre pas une charrette sur les routes, et presque pas d'autos ; elles en ont rencontré trois de Lille à Chauny. Chauny est plein de soldats allemands. Mon oncle Emile fut ravi de voir Germaine ainsi que tante Louise et tous ; on fit chercher mon oncle Paul, sa famille ; mère et Germaine quittèrent Chauny vers 3 heures ; ils sont certainement beaucoup plus malheureux que nous : d'abord ils eurent à subir le contre coup de la bataille de la Marne ce qui fut terrible ; les Allemands vaincus ne savaient s'ils se maintiendraient à Chauny aussi furent ils terribles ils s'attendaient à quitter Chauny d'un moment à l'autre. Toute la ville était pleine de blessés qui sans cesse arrivaient et repartaient ; on avait laissé la fabrique de sucre pour les blessés français. Et on passait ses journées à couper des bras et des jambes ; 400 Français environ moururent là. Ma tante Louise apprit la blessure de Marcel par un soldat de son régiment blessé. D'ailleurs avant la retraite de la Marne ils ne virent pas du tout d'armée française seulement quelques Anglais. Marcel fut blessé à Longuyon, d'une balle dans la poitrine qui d'ailleurs n'atteignit aucun organe. Une délation d'un ouvrier de la fabrique apprit aux Allemands que mon oncle Paul avait fait murer dans la fabrique 8 fusils de chasse. Les Allemands les trouvèrent en effet et voulurent fusiller mon oncle Paul. Heureusement un officier dit que s'il pouvait payer une grosse amende cela rapporterait plus que de le tuer. On le condamna donc à une amende de I00 000 Fr. En attendant qu'il est trouvé l'argent il donna comme garantie un titre de Cuba de I00.000 Fr. Ma tante Thérèse partit pour Saint Quentin ou elle put se procurer les I00.000 Fr. Quand en échange de l'argent on voulut lui donner le titre il avait disparu. Après beaucoup de démarches les Allemands consentirent à télégraphier à Cuba pour qu'on mit opposition à ce titre. Quant à mon oncle Emile il était sorti de prison Mardi dernier ; pendant 5 jours il n'avait pas su pourquoi on l'avait mis en prison, ensuite il avait appris qu'une femme avait dit aux Allemands que au départ des Français mon oncle Emile aurait dit à propos de soldats qui allaient tomber aux mains des Allemands : "il n'y a qu'à leur donner des vêtements de civils" ; or il n'a jamais dit cela. Cette femme avoua d'ailleurs après qu'elle n'était pas bien sur que c'était lui qui avait dit cela. Il y a quelques jours on a inscrit les hommes de 17 à 50 ans, aussi Nadi va-t-il sans doute enfin pouvoir sortir car depuis le 1 Septembre il n'est pas sorti ; on ramasse en effet tous les jeunes gens dans la rue ; on en a même ramassé de 15 et 16 ans, et des bossus des boiteux, des borgnes, etc. etc. ; aussi Nadi n'osait-il plus sortir, et il est devenu maigre, il fait pitié ; ceux qu'on ramassait on ne leur donnait même pas la permission de retourner chez eux, on en a pris plus de mille dans cette petite ville et certains sont partis en pantoufles. Il paraît qu'avant l'arrivée des Allemands il y eut une fuite fantastique, une panique folle ; même des femmes, à en grand nombre s'enfuirent. Dans les deux fabriques de sucre il ne reste presque plus que les 4 murs. Ils ont tout enlevé.

Mon oncle Lucien Crépy est parti hier pour Paris avec Mr. Dubar, et Mr.Guérin, pour tacher de s'entendre avec le gouvernement français pour ravitailler les départements envahis ; il a la permission de passer 15 jours en France.

Le communiqué allemand mentionné hier qu'ils reçoivent maintenant des obus français qui dégagent des gaz ; serait ce la fameuse turpitude (NDLR : La turpitude, également appelée pénitente, est un gaz de guerre fictif qui aurait été développé par le chimiste français Eugène Turin et déployé contre l'armée allemande attaquante au cours des premiers mois de la Première Guerre mondiale.).

À propos de turpitude, les Allemands ont essayé raconte-t-on de lancer des obus asphyxiant, ils réunirent de nombreuses poules, des cochons, des canards des fermes avoisinantes, les mirent dans une sorte de tranchées et lancèrent leurs obus à leur grand étonnement ils virent aussitôt tous les animaux affolés se répandent à travers les champs. Ils furent fixés sur la qualité de leurs obus.

Vendredi 5 Mars I915

Mon oncle Lucien (NDLR : Lucien Crépy) est revenu Mardi après-midi ; arrivé à Mézières, lui et Monsieur Guérin avait dîné avec l'officier suisse avec lequel ils devaient aller en Suisse. Dans la soirée l'officier l'avertit qu'il ne pouvait prendre que Monsieur Guérin avec lui. Monsieur Guérin partit en effet, et mon oncle Lucien fut ramené le lendemain en auto. Cette délégation ne signifie donc plus rien puisque elle est composée de Monsieur Guérin, seul qui est à peine au courant, et qui n'a aucun titre pour faire une démarche de cette sorte : il n'est, en effet, ni de la mairie ni de la préfecture ni de rien.

Ces derniers jours on avait remarqué quelques personnes portant des petites insignes tricolores à la boutonnière. Elles augmentaient chaque jour de nombre.

Depuis avant-hier on savait qu'il allait venir un convoi de prisonniers à Lille Jeudi (ce sont les Allemands qui répandaient ce bruit). Justement Jeudi le nombre des insignes, mouchoirs, etc. tricolores avait beaucoup augmenté. Ces prisonniers arrivent donc Jeudi au milieu de l'après midi ; on les fait d'abord attendre une heure en gare de Fives au vu et au su du public ; puis on les débarque à la gare de Lille. On les fait photographier, cinématographier au bout de la rue de la gare au milieu du public. Enfin on les fait passer tout le long de la rue nationale et du Boulevard de la Liberté ; toutes ces rues étaient noires de monde. Or en général au prix de quelques injures et de quelques coups de crosse on pouvait en général donner aux prisonniers à manger et à boire. La foule déjà très énervée par cette longue attente, par ces photographies essaya de donner quelque chose aux prisonniers ; mais justement ce jour-là on tomba sur des uhlans (NDLR : unités de cavalerie légère) spectralement méchants. Ils empêchèrent à tout le monde d'avancer ; la foule essaya quand même ; certains chevaux ruèrent ; on lança aux soldats des objets au dessus de la tête des Allemands ; les uhlans arrachèrent aux soldats ; la foule devint furieuse ; tout le monde commença à crier "vive la FRANCE". Au moment où la foule passa avec les prisonniers devant la Mondiale où siège la police, une vingtaine de policiers allemands sortirent et ramassèrent une trentaine de manifestants ; on reconduisit les prisonniers au milieu du vacarme jusqu'à la citadelle ; le lendemain il y eut un second chahut au passage des prisonniers qu'on reconduisait à la gare. La foule repoussa les cris de "Vive la France". Aussi nous attendons nous à avoir demain une affiche refaisant coucher les otages à la citadelle. Ainsi voila la population qui commence à s'agiter et pourtant les Allemands se sont suffisamment étonné de son calme, on peut presque dire qu'ils s'en sont presque plaint et ce qui s'est passé est bien de leur faute ; ils ont mis la meilleure volonté du monde à l'énerver.

Dimanche 7 Mars 1915.

L'affiche a paru hier matin, elle est d'un grotesque achevé, et commence par ces mots : La population n'ayant pas encore compris la situation ; (penser que depuis 5 mois nous n'avons pas encore compris la situation, faut-il que nous soyons stupide !!!) ; mais le bouquet du ridicule c'est quand cette affiche nous prie de ne point nous moquer des affiches allemandes !

Enfin la ville a 500 000 Fr d'amende ; nous n'aurons plus le droit de sortir dans la rue jusqu'au 20 Mars, et les otages retourneront à la citadelle. Si ne nous tenons pas mieux ; on nous forcera à rentrer plutôt et les otages pâtiront. Ces mesures n'ont fait qu'exciter une hilarité générale. Ainsi on punit une ville de 200 000 habitants comme un enfant pas sage ! Dans les rues tout le monde souriait : depuis trois heure de l'après-midi tout le monde disait en riant : "mais dépêchez vous donc, mais vous allez arriver en retard" (l'affiche était mise en vigueur le jour-même). Les Allemands avaient mis sur pied une police formidable. À 4 h et demi tous les tramways étaient rentrés au dépôt, et tous les magasins commencèrent à fermer, ainsi que les cafés, les pâtisseries ; on pria les Allemand de sortir, car les demoiselles de magasin devaient être rentrées chez elle avant 5 heures, et ils se trouvèrent tous sur le pavés devant Meert, Yanka et la Marquise de S... Les soldats se trouvèrent eux aussi dehors devant tous les estaminets. Plus tard vers 7 heures, tous les soldats qui étaient habitués à prendre le tramways pour Quesnoy et les officiers qui retournaient en tram tous les soirs à Roubaix attendirent en vain le tram et durent retourner à pieds. À 5 h moins un quart, les rues étaient encore pleine de monde ; il y avait même certainement plus de monde que jamais car tout le monde voulut profiter de la liberté jusqu'à la dernière minute. À 5 h moins 5, on se fit des adieux touchants d'une porte à une autre. Dans un quartier populeux de Lille une femme se promena même paraît-il, avec une bougie allumée d'une porte à une autre, ayant sur la tête un bonnet de nuit ; et souhaitant une bonne nuit à tout le monde. À 5 h moins 5, on vit aussi des gens qui voyaient qu'ils n'auraient pas le temps de rentrer chez eux, et qui commençaient à courir ; chacun à sa porte les excitait à courir. À 5 h tapant des patrouilles allemandes à pieds, à cheval et en bicyclette parcoururent les rues ramassant tous les civils qui trainaient. Chacun se mit alors à sa fenêtre et on aida autant qu'on le put les quelques malheureux civils qui traînaient encore, on leur criait : "Passez à gauche la patrouille vient d'y passer." "Entrez dans une maison et vous repartirez tout à l'heure". Les Allemands ramassèrent environ 250 personnes qu'ils enfermèrent à Lilliana et à la brasserie Universelle et qu'il lâchèrent ce matin moyennant une légère amende. Les Allemands enlevèrent hier le préfet qui était resté jusque là enfermé à la citadelle ; mais ce qu'il y eut de plus triste ce fut certainement l’enlèvement de Monsieur Catoire qui se produisit hier après-midi : au moment du siège de Lille, on avait soigné dans un hôpital d'incurables de Saint André quelques soldats blessés qu'on avait recueilli avec armes et bagages ; après la prise de Lille on avait pas tout de suite déclaré ces soldats et on ne les déclara que quelques semaines âpres le bombardement. Les Allemands se plaignirent de ce procédé, mais l'affaire n'alla pas plus loin. Or hier on vint l'arrêter, on le laissa passer chez lui le temps de prendre quelques vêtements, et on l'emmena à Hirson. On lui expliqua que les Français avaient arrêté au Maroc des gens qui avaient des armes et qu'on le prenait comme otage ; on lui ferait tous ce que les Français feraient à ces gens qui ont été arrêtés à Casablanca. Or nous avons tous très peur que ces gens de Casablanca soient de vulgaires espions bons à fusiller, tandis que Monsieur Catoire est le maire d'une commune ou on a déclaré trop tard quelques fusils dont il ignorait jusqu'à l'existence.

Dimanche Le 14 Mars I915.

Toute la semaine il y a eu de formidables mouvements de troupes ; surtout à Roubaix où il en passait pendant des nuits entières. Le jour de la bataille de Neuve-Capelle on a fait revenir précipitamment vers Lille des troupes qui partaient de Roubaix vers Tournai, et qui tout à coup, à Lannoy, rebroussèrent chemin. D'ailleurs pendant la fin de cette semaine il est arrivé pendant la nuit de nombreux blessés à Lille où nous n'en avions pas vu depuis longtemps ; il est vrai que Roubaix et Tourcoing en étaient pleins ; et qu'on en avait mis jusque dans des maisons particulières inhabitées. Depuis la semaine dernière Roubaix était devenu hôpital de première ligne ; en effet tous les hôpitaux de Commines s'étaient repliés sur Roubaix, et il arrivait des blessés avec leur pansement de champ de bataille ; l'état-major de Commines s'est replié lui aussi, dit-on sur Roubaix, il a même prié une dame de quitter sa maison car il avait besoin d'une grande maison pour lui tout seul. Le maire de Roubaix a été arrêté la semaine dernière ; la première liste des hommes de 17 à 43 ans ayant été mal faite ; les Allemands avaient dit au maire de faire porter dans toutes les maisons de la ville des feuilles ou on inscrirait les renseignements sur les hommes qu'il y a dans chaque maison ; les Allemands avaient demandé que le maire s'arrangeât pour qu'ils aient les listes Samedi 6 ; or à cette date le maire n'avait pas encore fait ramasser les feuilles dans les maisons ; les Allemands l'enlevèrent alors pour mauvaise volonté, et on ignore où il a été conduit.

Vers le milieu de cette semaine, un aéroplane a lancé une bombe sur les fils téléphoniques au dessus de l'église Saint Martin vers 5 h du matin il a détruit un grand nombre de fils. Les officiers allemands étaient absolument furieux. Le même jour, un aéroplane allié a du descendre à cause d'une panne de moteur près de Thumesnil. L’aviateur est parvenu à s'enfuir ; les Allemands le cherchent partout. Ils perquisitionnent dans tout le Sud de Lille et dans les villages environnants, mais en vain

Dimanche le I4 Mars I915.

Mon oncle Jean a subi cette semaine une perquisition pour des lettres. En effet un jour un homme arrive chez lui avec une lettre de sa femme ; il la lui donne moyennant 5 Fr et s'offre a lui en prendre une autre ; on lui en donne une et il se la fait prendre ; or mon oncle disait dans cette lettre : "Je suis content de te savoir à Bordeaux". L'officier vint lui demander comment il savait que sa femme était allée à Bordeaux et mon oncle Jean remit la lettre qu'il avait reçu. On lui dit qu'on examinerait l'affaire.

Les otages sont devenus des otages-prisonniers ; cette nuance leur vaut quand ils vont coucher à la citadelle : que toutes les demi-heures, on change à grand fracas une sentinelle tout près de eux. Avant ils dormaient à peine, mais maintenant ils ne dorment plus du tout. L'autre jour un des otages arriva un peu en retard à la citadelle ; le lendemain matin à 6 h on ne vint pas ouvrir à 6 h la porte comme d'habitude ; et on ne l'ouvrit que à 7 h ; on demanda pourquoi. Les Allemands répondirent que c'était parce que l'un d'eux était arrivé quelques minutes en retard.

Le bulletin de Lille d'aujourd'hui dit qu'il nous sera désormais dé- fendu de regarder aux fenêtres entre 5 h du soir et 6 h du matin.

L'autre jour la Kommandanturs de Seclin eut une visite singulière : On avait arrêté à Seclin la sage-femme pour retard ou quelque chose de semblable et les Allemands ne voulaient pas la relâcher ; une délégation de toutes les femmes enceintes de la ville vint demander qu'on la relâchât, la Kommandanturs refusa et envoya chercher une sage femme à Douai.

Dans la salle ou on fait les laissez passer il y avait dernièrement, un monsieur très bien qui attendait son laissez-passer. Or le sous-officier qui délivre les laissez-passer est l'Allemand le plus terrible qu'il y ait jamais eu. Pour délivrer les laissez passer celui-ci appelle les noms, chacun réponds "présent" mais sans faire attention, le Mr. réponds "voila". "Vous pourriez répondre présent imbécile." "Présent imbécile" dit le Mr

Jeudi le 25 Mars I915

Lundi, Mardi et ce matin des obus que les Allemands lançaient contre les avions anglais et qui n'éclataient pas en l'air, sont tombés sur Lille, tuant et blessant chacun plusieurs personnes. Les Allemands ont eu le toupet d'afficher sur les murs de Lille, que les Anglais avaient jeté des obus.

On nous enlève, dans tout le pays toutes les dernières vaches. Je sorte qu'il ne reste qu'une vache par ferme. Il est à craindre que les petits enfants n'aient beaucoup à s'en ressentir. On voit partout comme au commencement les soldats allemands traînant les vaches.

Les Allemands viennent d'arrêter à Lille un nommé Roussel parce que des obus anglais étaient tombés sur sa ferme où il y avait des Allemands ; il est arrêté pour cela comme espion ; or depuis la guerre il demeure à Lille ; son seul crime est donc que des obus anglais sont tombés sur sa ferme. (On espère d'ailleurs qu'il sera relâché)

Les soldats allemands traînant les vaches
Les soldats allemands traînant les vaches

Le 23 Mars I915.

Depuis plusieurs jours on disait que les Allemands ramasseraient les femmes qui traînaient en ville. Comme on leur avait dit qu'ils se tromperaient peut-être, ils avait répondu, nous ferons un trillage après. Ils ont en effet ramassé aujourd'hui quelques centaines de femmes, et ils ne semblent pas trop s'être trompés car on n'a entendu presque aucune réclamation, ils ont conduit ces femmes à la gare entre des soldats allemands. Et la elles prendront un train qui les mènera par la Suisse en France.

Il part en effet des trains pour la France de Roubaix (il en est parti deux). On en a fait partir aussi d'autres endroits. Les Allemands veulent évacuer les bouches inutiles c'est à dire toutes les femmes et les enfants sans ressources.

Mademoiselle Tina par exemple est parti hier. C'est une modiste de Roubaix qui n'a plus d'argent car personne n'a plus besoin d'une modiste. Elle espéré trouver à s'occuper à Paris. Par curiosité je l'ai accompagné jusqu'à la gare où elle a rencontré plusieurs personnes, toutes ces personnes avaient pris comme l'ordonné les Allemands des provisions pour cinq jours. On voyageait dans des wagons de troisième classe allemande, chauffés. Il est vrai que ce train était un train de volontaires. Le train qui partit Vendredi était un train que les Allemands avaient voulu remplir de force. Ils ramassèrent dans les quartiers populeux de Roubaix des familles de pauvres gens. Les Allemands ne prenaient les enfants que au dessus de un an. Or ils obligèrent une pauvre femme à partir avec 5 enfants et à laisser le dernier qui n'avait que 6 mois. Comme cette femme demandait ce qu'on ferait de son enfant, on lui répondit qu'il serait nourri au frais du gouvernement allemand. Les Allemands ont mis aussi dans le train pour la France tous les vieillards des petites sœurs de pauvres et toutes les petites sœurs des pauvres. On craint que peu de vieillards puissent supporter ce voyage, c'est de la véritable barbarie.

Il est arrivé hier dans tout le pays une masse d’Allemands qu'on peut estimer à environ un corps d'armée. Roubaix et tous les petits villages en sont plein, et nous y avons échappé grâce à ce que nous sommes dans le Festung. Ils rappellent les troupes du commencement ; à Roubaix ils sont terrible dans plusieurs maisons ils ont fait déménager les meubles des salons, ils y ont mis de la paille et ils dorment dessus. Les officiers sont très difficiles ils leur faut la meilleur chambre de la maison dans la quelle ils couchent et ils ne se gênent pas pour faire déloger le maître de la maison. Il y a par exemple un monsieur Masurel de Roubaix qu'on a délogé de sa chambre. Ma tante Edmond Ternynck a un état-major entier à loger et on ne lui a laissé que trois chambres. Ce qui s'est passé chez Jeannette donne bien le genre de ces gens là. La maison de Jeannette est pleine d'enfants, et il n'y a pas une chambre libre dans la maison. Or c'était la 4ème fois qu'elle était visité en cette même journée. Arrive un petit type qui dit qu'il y a certainement de la place dans la maison, et qui veut tout visiter. C'est à 6 h du soir, on est en train de coucher tous les enfants : celui-ci est dans son lit cet autre est entrain de se déshabiller, etc. On fait voir tout cela à l'Allemand qui reconnaît que toutes les chambres sont pleines mais qui dit "vous n'avez qu'à faire coucher tous les enfants ensemble" ou "vous n'avez qu'à coucher avec votre belle-sœur" ou "mettez toutes les bonnes ensembles". L'Allemand redescend, visite la cuisine, arrive dans la salle à manger : "Mais ici il y a bien de la place", il se dirige vers le salon, mais Jeannette se met devant la porte : "Monsieur c'est mon appartement particulier, j'espère que vous n'entrerez pas". Mais l'officier la pousse tout simplement de coté et entrant dans le salon, dit : "Mais ici il y a aussi bien de la place, on aurait qu'à mettre de la paille.". Et il dit qu'il allait voir et que s'il ne trouvait pas mieux il reviendrait."

Le 23 Mars I915

En même temps qu'à Roubaix les Allemands ont remplis tous les villages du voisinage. Ainsi à Annapes il est arrivé à 5 h du matin (heure agréable pour recevoir de tels visiteurs) : un bataillon d'infanterie, un peu d'artillerie et de cavalerie. On a eu beaucoup de mal a trouver des chambres pour tous les officiers et même ma tante Madeleine a eu quelques difficultés à garder sa chambre. Cependant tous ces officiers ont été convenables. Il n'en a pas été de même chez Monsieur de Montalembert ou ils se sont offert des douzaines de bouteilles de bière concentrée. Ils ont éclaboussé toute la salle à manger de leur vomissements, et ont eu beaucoup de peine à regagner leur chambres respectives. L'assaut de l'escalier a du leur être extraordinairement pénible. L'un en effet a essayé en vain de monter en haut ; arrivé au mi- lieu il a déroulé en bas et s'est à moitié brisé la machoire. On a du le porter jusque dans sa chambre. Le lendemain ils ont fait venir des femmes par le bois.

J'ai oublié de raconter à ce propos qu'une dame de Roubaix a eu une histoire assez extraordinaire : Elle avait chez elle deux Allemands de la Croix-Rouge. Le matin elle descend pour aller prendre son petit déjeuner et du haut de son escalier : elle voit ses deux majors et 20 Allemands qui passaient le conseil de revision. Tableau !!!

Ceci rappelle l'histoire d'une dame qui avait reçu au début assez mal un Allemand. Celui-ci lui dit qu'elle était trop désagréable et que il la quittait mais qu'il allait lui envoyer des hommes à sa place. En effet on vit arriver des hommes à la place de l'officier. Ceux-ci avait le droit de faire ce qu'ils voulaient. Ils s'installèrent dans son salon, déposèrent sur des fauteuils des souvenirs des plus désagréables et firent de son vestibule l'urinoir. D'ailleurs pas besoin d'aller loin pour trouver d'autres choses analogues. Chez Madame Vermersch les soldats font tout ce qu'ils ont à faire sous ses fenêtres. En général, les soldats allemands ne savent pas ce qu'est un W.C. ! Et les résultats en sont plutôt désagréables... !!!

Jeudi le 15 Avril I915

Tout le pays est bondé de troupes. Tout les villages en sont pleins. À la Madeleine, par exemple, il y a quelquefois 6 soldats par maison d'ouvrier ; Les Allemands ont décidé que ces troupes venaient pour se reposer et il fallait que le plus grand nombre possible de soldats aient des lits. Aussi tous les ouvriers ont du laisser leur lit aux soldats et ils couchent par terre. On prétends que dans la seule ville de Commines il y a près de 40 000 hommes et comme même en les entassant dans les maisons il n'y avait pas assez de places, on a battis de grands baraquements comme en ont les prisonniers.

On commence aussi à faire des tranchées tout autour de Lille. En général tous les régiments qui sont ici semblent avoir été réformés à Tournai avec des recrues arrivées d'Allemagne. Il y a beaucoup d'officiers très jeunes. Ils font des manœuvres tout autour de Lille. L'autre jour nous les avons vu manœuvrer sur le golf et dans toute la région autour. D'ailleurs depuis qu'il y a toutes ces troupes on ne cesse pas de voir des aéroplanes alliés au des sus de Lille. Sur lesquels les Allemands tirent en vain. Ces aéroplanes passent au dessus de Lille et nous occasionnent des douches de morceaux d'obus qui ne les ont pas atteint mais qui atteignent les malheureux civils qui se trouvent au dessous.

La Kommandantur de Lille a fait venir l'autre jour le directeur des tramways et lui a dit de se débrouiller de sorte que pour le premier Décembre il n'y eut plus de charriots pour les tramways de Lille, mais que tous marchent au moyen de trollets. Devant l'ébahissement de ce Monsieur, on voulut bien lui lui expliquer qu'à Berlin il n'y avait partout que des trollets, sauf devant le palais de l'empereur, or comme il n'y a pas de palais de l'empereur à Lille !!! D'ailleurs s'il manque de personnel on lui en prêtera.

On a beaucoup de mal à arranger le ravitaillement car les Allemands mettent des bâtons dans les roues, par exemple ils ne veulent pas qu'il y ait un Américain qui viennent ici car "l'Amérique n'est plus un véritable pays neutre, elle est trop favorable aux alliés"

Jeudi le 15 Avril I915

Depuis 3 jours on avait affiché qu'une revue d'appel allait avoir lieu le Mercredi 14 à 2 h pour les jeunes gens de 17 ans, à trois heures pour ceux de 18 à 20 ans. Cette affiche avait provoqué une vive émotion. À 2 heures il y avait foule devant le palais Rameau où devait se passer la revue. Les Allemands firent mettre devant le palais Rameau tout le long de la palissade les jeunes gens de 17 ans. Les parents regardaient de l'autre coté du boulevard. Puis on fit entrer les jeunes gens de 17 ans dans le palais Rameau. Chacun lançait des colibets des plus spirituels. On eut beaucoup de mal à ranger ces mille types le long d'un mur intérieur du palais. Un lieutenant allemand, qui tâchait de mettre de l'ordre, était rouge de colère, il donnait des coups de cravache, soudain il se précipita sur tout ceux qui avaient des cigarettes à la bouche, leur ordonna avec de grands hurlements de les jeter par terre. Tout le monde parlait, quand, de l'autre coté du palais Rameau, un soldat allemand se leva en poussant un beuglement qui d'abord incompréhensible au milieu du brouhaha général, finit par signifier que les numéros jusqu'à 200, devaient se ranger derrière lui. Il fit l'appel de ces 200 puis des suivants, les renvoyant à mesure. Pendant ce temps le chahut continuait, on brisa un carreau, l'officier cravacha plusieurs types, et les mit dans le coin (quelques jours de citadelle). Il manquait environ un quart des types ; les retardataires eurent 3 fr d'amende ; les absents, on les cherche.

Dimanche le 13 Avril I915

Samedi matin, mon oncle Jean s'était levé comme d'habitude vers 3 h et demi, et il allait sortir, quand arrive un Allemand avec un papier ou il était écrit : Monsieur Jean Delemer un moi de prison à partir du 17 Avril ainsi que Madame Eugène Delemer, pour des lettres. Ainsi cette vieille histoire de lettres revenait sur le terrain et pour octroyer 30 jours de prison. Dès cet instant, l'Allemand ne voulut plus quitter l'oncle Jean d'une semelle. Celui ci fit son sac, et le voila partis un Allemand à coté de lui, pour la police militaire. Là il rencontra ma tante Delemer ; et on les emmena tous les deux à la prison civil. Mon oncle arrivé là, fût conduit dans un endroit immonde ou était déjà 10 personnes punies de même pour ma tante, dans le quartier des femmes. Ces prisonniers meurent absolument de faim, il faut qu'ils paient pour avoir du feu (quand ils n'en ont pas ils s'en passent, ainsi l'année dernière une femme eut les pieds gelés). Dans la salle ou ils sont il y a juste la place pour mettre les 8 paillasses sur les quels ils couchent à 1O. Certains de ces gens venaient de la citadelle où on mangeait mieux mais ou c'est encore plus sale ; d'ailleurs tous cela étaient couverts de vermine. Les femmes géolières sont ignobles par exemple, comme ma tante demandait une cuvette on lui répondit : "Non, mais vous ne vous croyez pas au restaurant hein". On l'appelait : "Femme Delemer". On avait pu faire apporter le déjeuner du dehors. À 5 h un officier allemand vint dire à mon oncle Jean que si il voulait payer I50 Fr il serait libre, et il lui dit qu'il avait du recevoir 3 jours avant un papier disant que s'il ne payait pas I50 Fr avant Samedi il aurait un mois de prison ; et qu'il n'avait pas reçu ce mot à cause d'une erreur. Les Allemands font à tout le monde ce coup la pour que tout le monde goûte un peu du charme tout spécial de la prison. Mon oncle se hâta de payer les 350 Fr après quoi on le libéra. Et il est entrain de faire une campagne monstre contre le comité des prisons et de tacher qu'on installe quelques pistoles propres où l'on paiera pour aller, il veut même bien prendre les frais d'installations à ses frais. Tout est bien qui finit bien.

Samedi 1 Mai I915.

On entend depuis trois jours à Lille le canon d'une façon formidable. Il tonne de tous les cotés au loin et tout près. Pendant la première phase de la bataille de Languemarck, nous avions à peine entendu un roulement continu, au loin. Les gens qui revenait de Courtrai, etc., disait qu'on entendait le canon d'une façon formidable. Mais maintenant le combat à du se porter sur tout le front, car autour de Lille c'est absolument fantastique. D'ailleurs les Allemands semblaient s'attendre à une bataille très forte dans cette région car le pays est plein de troupes ; les officiers surtout savaient qu'on allait se battre ; à P..., il y en eut un qui donna il y a déjà quelques semaines une lettre à faire parvenir à sa femme si il ne sortait pas vivant des combats qui allaient s'engager, un autre conseilla au paysan chez lequel il était, de préparer un petit bagage à emporter pour si jamais il devait fuir soudain. D'un autre coté il n'y a plus de blessés à Lille ni à Roubaix ni à Tourcoing (enfin, très peu) et si les Allemands étaient tranquilles ils en mettraient certainement, car il parait que cette bataille d'Ypres fut une véritable boucherie ; des gens qui reviennent de la région prétendent qu'à Roulers toutes les maisons particulières sont pleines de blessés et qu'il y en avait tellement qu'il ne restait plus de place pour la population civile qu'on a du faire évacuer. Les blessés sont sur de la pailles et les médecins ont beaucoup de mal à s'occuper de tous, tellement il y en a.

Nous aurons de la farine Mercredi prochain, par le Relief in Belgium. Cependant la semaine dernière les Allemands ont fait évacuer des civils en masse. Ils ont pris les noms sur la liste du bureau de bienfaisance, et ont envoyé un papier ainsi conçu à ces gens :

-Ordre de rapatriement-

M.X a le bénéfice d'être rapatrié en France par la Suisse, et devra se trouver, le 21 Avril à la gare Saint-Sauveur, entrée boulevard des écoles. Les biens laissés en arrière seront protégés selon toute possibilités ; les autorités civiles sont tenues de s'en charger elle mêmes.

Chacun peut emporter jusqu'à 35 kg de bagages. Celui qui n'obéira pas à cette ordre sera puni. Il pourrait même être emmené prisonnier en Allemagne.

Le Gouverneur



Ainsi ces gens ont le bénéfice, mais celui qui n'obéira pas risquera d'être emmené en Allemagne ; c'est assez joli.

On fit venir ces gens un jour avant leur départ dans la gare, d'où ils n'eurent pas le droit de sortir et où ils passèrent une journée et une nuit assis sur une chaise. Ensuite on les fit partir pour des camps de concentration où ils sont encore et où ils resteront encore sans doute longtemps. Dans plusieurs de ces camps, ces évacués couchent sur la paille et ils sont traités comme de véritables prisonniers : ils n'ont pas le droit de sortir, etc..

Ainsi la population est très surexcité beaucoup ont peur d'être soudain enlevé du sein de leur famille.

Une histoire drôle pour finir : l'officier qui a été ici et qui est maintenant chez les Emile Delsalles, fait appeler l'autre jour la bonne au jardin et lui dit en lui montrant les arbres : "Il va falloir faire couper ces arbres car j'aime bien les poireaux frais et on en plantera à la place où sont maintenant ces arbres."

Le Vendredi 7 Mai 1915.

La semaine dernière mon oncle Gabriel Crèpy fut arrêté pour avoir parlé à un homme qu'on venait d'arrêter, à Lambersart malgré l'ordre des Allemands. Il dut se mettre en colère dans sa prison, enfin on ne sait pas très bien ce qui s'est passé, mais il eut une attaque. Lui-même ne se souvient pas de ce qui s'est passé. Les Allemands allèrent chercher un médecin allemand et ma tante et on le reconduisit chez lui ou on le soigna mais personne n'avait le droit de sortir de chez lui : ni les domestiques, ni personne. On n'avait même pas le droit de parler à travers la grille aux domestiques ; quand à ma tante, elle n'avait même pas le droit de sortir dans son jardin. On ne put envoyer un médecin français que le troisième jour de son internement. Quand les Allemands virent que les médecins allaient peut-être dire que mon oncle n'était pas responsable de ce qu'il faisait, il le condamnèrent à une amende de 10 000 Fr dans un soi-disant conseil de guerre auquel l'accusé n'assista pas.

On a du payer les 10 000 Fr hier et maintenant mon oncle Crèpy peut de nouveau sortir. Le second jour de cette histoire, les Allemands avaient par hasard laissé la grille ouverte, et madame Lepercq Destailleurs qui ne savait pas qu'il était défendu d'entrer, entra dans le jardin. Au bout de quelques mètres, elle vit un Allemand se précipitait sur elle, et on la mit en prison pendant quelques heures.

La mairie de la Madeleine a reçu hier l'ordre puisqu'elle n'avait pas payé sa contribution de guerre, de nommer les 14 personnes les plus riches de la commune qui seraient responsable si on ne payait pas sa contribution de guerre, et qui même au besoin devrait la payer pour elle, quitte à lui demander de lui rendre l'argent à la fin de la guerre. Cet ordre disait même que le maire avait le droit de faire revenir habiter en dans la commune tous les gens qui en était partis, d'ailleurs voila la lettre.

Lille, le 6 octobre 1915.

Bureau des réquisitions.

A la mairie de Lille,

En réponse à votre lettre du 27 Octobre, j'ai à vous informer que les réquisitions en question ont été examinées et trouvées correctes.

Personne ne conteste que le poids en tombe sur le commerçant individuel. Cependant, comme il s'agit d'une guerre préparée depuis très longtemps par ses ennemis et imposée à l'empire allemand, ce sont donc les dirigeants de la France qui en portent la responsabilité. D'ailleurs aucun homme sensé n'est d'avis que, si nos ennemis, Anglais et Français, blancs et de couleur avec leurs jolis alliés les russes et les japonais et d'autres peuplades sauvages avaient envahis l'Allemagne, il y aurait, somme toute, des réquisitions organisées.

C'est encore en cela que parait la supériorité absolue de l'Allemagne civilisée sur les autres états et que les autorités allemandes, comme en tout, ont introduit de l'ordre dans la question des réquisitions.

Et si même les bornes, ce qui n'est pas le cas ici, avaient été dépassées, ce ne serait qu'une manifestation, inévitable pendant la guerre. Et comme cette guerre enfin, n'est que le résultat du sentiment de vengeance attisé depuis 45 ans par les Français, les commerçants des territoires occupés par nous n'ont qu'à s'en prendre à ceux qui les ont précipités dans la ruine, au lieu d'en accuser les autorités allemandes. Sur les bons de réquisitions ci-joints, les prix doivent être portés selon estimation allemande.

Cela dit, l'incident est clos.

Baron de Dungern. Capitaine de cavalerie.